Le Gabon a franchi en 2025 une étape que beaucoup d'organisations n'ont pas
encore mesurée : la digitalisation de l'administration est passée du discours
au droit. L'ordonnance n° 0006/PR/2025 du 11 août 2025, relative à la
réglementation de la digitalisation en République gabonaise, publiée au Journal
officiel n° 81 dans la semaine du 1er au 7 septembre 2025, encadre désormais la
transformation numérique des services publics.
Le texte a été relayé par la presse spécialisée, mais peu commenté du point de
vue de ceux qui devront l'appliquer. C'est ce que nous faisons ici : non pas un
résumé de plus, mais une lecture opérationnelle — ce qui devient obligatoire,
ce qui s'ouvre, et ce qui reste à préciser.
Le contexte est documenté et peu flatteur. Dans le classement des Nations unies
sur le gouvernement électronique, le Gabon figure au 174ᵉ rang sur 193 pays,
avec un indice EGDI de 0,5741. Le pays dispose d'une pénétration mobile
élevée et d'infrastructures en progression, mais l'écart reste large entre la
connectivité disponible et les services publics réellement accessibles en ligne.
L'ordonnance répond à cet écart en posant une obligation là où il n'y avait
qu'une intention. C'est le déplacement essentiel : jusqu'ici, une administration
pouvait digitaliser ; désormais, elle le doit.
Trois dispositions structurent le texte.
La digitalisation des services publics devient une obligation pour les
administrations, et non plus un projet de modernisation laissé à l'initiative de
chaque entité.
L'interconnexion entre administrations est imposée. C'est la disposition la
plus lourde de conséquences techniques, et la plus sous-estimée : elle signifie
que les systèmes d'information publics doivent pouvoir échanger entre eux. Un
service qui digitalise dans son coin, sans capacité d'échange, ne satisfait pas
au texte même s'il a mis ses formulaires en ligne.
Une clause de préférence nationale est instaurée dans l'attribution des
marchés publics liés à la digitalisation. Le texte ne se contente pas d'imposer
une transformation : il désigne qui doit en bénéficier.
Quatre principes irriguent l'ordonnance et serviront de grille de lecture aux
décrets d'application comme aux cahiers des charges à venir.
- L'universalité d'accès : les services numériques doivent être accessibles
à tous, sur l'ensemble du territoire.
- L'interopérabilité : les systèmes doivent être conçus pour communiquer,
ce qui condamne les solutions fermées et les bases de données isolées.
- La sécurité et la confidentialité des données, avec la protection des
données personnelles et la souveraineté numérique comme horizon.
- L'inclusion numérique, qui vise explicitement la réduction de la fracture
entre Libreville et le reste du pays.
Ces principes ne sont pas décoratifs. Un projet qui les ignore sera juridiquement
fragile, et surtout difficilement défendable devant un bailleur ou un auditeur.
La conséquence la plus immédiate n'est pas technique, elle est documentaire.
Une administration ne pourra pas démontrer qu'elle satisfait à l'obligation
d'interconnexion si elle ne sait pas décrire son propre système d'information :
quelles données elle détient, sous quel format, avec quelles interfaces, et qui
y accède.
Beaucoup d'entités gabonaises n'ont pas cette cartographie. C'est par là que
commence le travail, avant tout appel d'offres et avant toute plateforme.
Le second effet concerne la traçabilité. Le texte assigne à la digitalisation
un objectif de transparence et de lutte contre la corruption. Un système qui
dématérialise une procédure sans en journaliser les actes manque cet objectif :
il déplace le papier vers l'écran sans produire la preuve que le texte attend.
C'est le point que les commentaires ont largement laissé de côté. La clause de
préférence nationale dans les marchés publics de digitalisation crée une
ouverture réelle pour les entreprises technologiques établies au Gabon.
Mais une préférence ne se transforme en contrat que si l'entreprise est en
mesure de répondre. Concrètement, cela suppose de savoir documenter une
architecture, démontrer une conformité aux principes d'interopérabilité et de
sécurité, et produire des livrables traçables. Les administrations qui devront
justifier leurs choix demanderont ces preuves, parce qu'elles-mêmes devront les
fournir.
L'avantage compétitif se déplace donc : il ne va pas au prestataire le moins
cher, mais à celui qui sait rendre son travail vérifiable.
Nous préférons signaler les limites plutôt que de laisser croire à un cadre
complet.
À ce stade, aucune échéance chiffrée n'est publiquement documentée : le texte
pose des obligations sans calendrier opposable connu. Aucun régime de sanctions
n'est davantage identifié. Et aucun organe de pilotage n'est explicitement
désigné au-delà du ministère en charge de l'Économie numérique.
Ces éléments relèveront vraisemblablement des décrets d'application. Tant qu'ils
ne sont pas publiés, il serait imprudent de bâtir un plan de conformité sur des
délais supposés. En revanche, il serait tout aussi imprudent d'attendre : les
travaux préparatoires — cartographie, gouvernance des données, mise à niveau des
interfaces — sont utiles quelle que soit l'échéance retenue.
Pour une administration ou une entreprise publique, l'ordre de marche est le
suivant.
- Cartographier le système d'information existant : applications, données,
flux, interfaces, responsabilités. Sans cette base, aucune interconnexion
n'est spécifiable.
- Identifier les procédures à dématérialiser en priorité, en partant du
volume et de l'irritation usager plutôt que de la facilité technique.
- Poser les exigences d'interopérabilité dans les cahiers des charges, avec
des formats et des API explicites, plutôt que de les découvrir après la
livraison.
- Prévoir la journalisation et la piste d'audit dès la conception, pour que
la traçabilité attendue par le texte soit native et non rajoutée.
- Documenter les décisions, parce que la conformité se démontre par des
écrits, pas par des intentions.
Aucune de ces cinq étapes n'exige d'attendre les décrets d'application. Toutes
seront demandées lorsqu'ils paraîtront.
L'ordonnance ne crée pas la digitalisation gabonaise, elle en change le statut :
d'une modernisation souhaitable, elle fait une obligation encadrée par des
principes. Pour les organisations, la question n'est plus de savoir s'il faut
transformer, mais de savoir prouver qu'on l'a fait correctement.
C'est précisément le travail que nous conduisons : structurer la gouvernance
avant d'écrire du code, rendre les systèmes interopérables par conception, et
laisser derrière chaque projet la documentation qui permet de le défendre.
Sources. Ordonnance n° 0006/PR/2025 du 11 août 2025 relative à la
réglementation de la digitalisation en République gabonaise, Journal officiel
n° 81 (semaine du 1er au 7 septembre 2025) ;
Gabonreview, « E-gouvernement : le Gabon se dote d'un cadre juridique pour
accélérer la digitalisation de son administration », 7 octobre 2025 ;
We Are Tech Africa, « Le Gabon adopte un cadre légal pour accélérer la
numérisation des services publics », 8 septembre 2025 ; Nations unies,
enquête sur le gouvernement électronique (indice EGDI).